2 juillet 2015 | Geneviève

Pipeño, l’histoire

Les gens de la classe ouvrière au Chili boivent un vin qu’on appelle le Pipeño. Il s’agit essentiellement d’un vin issu à base de païs – le cépage local et ancestral du Chili – cultivé dans les régions situées au sud de la grande région de Maipo – Curico.

Ce vin est habituellement produit de façon artisanal par des paysans locaux à partir de très vieilles vignes marcottées dans des conditions de pauvreté qui ne permettent pas d’y pratiquer un culture moderne. C’est dire que les systèmes de palissage sont inexistants, tout comme l’irrigation d’ailleurs, les fertilisants, les herbicides et insecticides. Ces vignes n’ont pour seul traitement que la taille hivernal annuelle qui permet d’obtenir une récolte de fruit. Comprenez bien, lorsqu’un paysan se voit offrir moins d’1$us / kilo de raisin vendu, il serait bien fou de consacrer davantage d’effort ou de dépenses de production à sa vigne.

Si bien qu’afin de mieux valoriser ses fruits, le paysan se voit un peu contraint de le transformer en vin.

Vous devinez qu’il n’a pas plus de moyens pour l’œnologie moderne que pour la culture des vignes et que conséquemment le vin se fait dans un cadre plutôt artisanal avec du matériel qui date de la révolution (je vous laisse ici le choix de la révolution qui vous convient). L’empirisme et l’observation sont à peu près les seules règles qui règnent sur les lieux de transformation.

Le vin se conserve dans des cuves et non en bouteilles et c’est le principe de la mise en bouteille soi-même qui prévaut; les ouvriers du village récupèrent leurs bouteilles de Coke de 2l vides et vont à la cave directement les remplirent de Pipeño. C’est là qu’intervient Gustavo…

 

Gustavo est ingénieur agronome – vous pouvez aussi dire un technicien œnologue (…) payé par l’état dans le cadre d’un programme d’économie-social visant à aider les huasa (les paysans) à mieux produire pour mieux valoriser leurs produits. On part du principe qu’un vin piqué se vend moins facilement qu’un vin qui ne l’est pas.

Louis-Antoine, le franco-chileno, a fait la connaissance de Gustavo lors d’une visite chez l’un de ses fournisseurs de païs, tous deux ont sympathisé et décidé d’unir leurs efforts pour la valorisation de ce trésor national qu’est le païs. C’est que, bien au-delà du folklore qui accompagne la production, il faut retenir de cette culture qu’elle est tout-à-fait exceptionnel de par le fait que certaines de ces vignes ont près de 300 ans et non jamais été greffé. Je connais peu d’endroit dans le monde qui peut se targuer d’avoir un tel patrimoine viticole, qui plus est, préservé de toute pollution chimique. Si bien que les vignes de païs font partie du patrimoine culturel chilien et que les autorités locales font leur représentation auprès de l’Unesco pour avoir la reconnaissance de patrimoine mondial au même titre que les grands crus de Bourgogne.

Mais tout n’est pas si rose au pays des gaucho et on peut craindre une perte progressive de ce vignoble de par les ambitions de grands fabricants de vins qui n’ont pas beaucoup d’état d’âme vis-à-vis ce cépage de 3ème classe. Le développement des vignoble se poursuit vers le sud, mais l’intérêt des grands faiseurs est encore porté vers les cépages internationaux et s’il faut arracher des païs trois fois centenaire pour répondre au d besoin de développement, fort à parier qu’il ne vont pas se gêner pour le faire.

La préoccupation est tout aussi grande du côté des paysans; les enfants de ceux-ci ayant vu les parents trimés dur pour une poignée de change, ils ne veulent pas reprendre l’exploitation des vignes pour lesquels ils ne gagneront qu’une misère et dans un contexte de consommation en évolution où les gens de leur génération carburent plutôt au coca-cola ou au cocktail qu’au vin rouge. Des choix de culture plus facile et plus rentable par rapport à la vigne sont donc à craindre, mais pire encore la vente des terrains pour des développements immobiliers.

Louis-Antoine et Gustavo recensent les plus jolies vignes de païs sur une grande aire géographique et font des contrats d’achat de raisin avec les huasa qu’ils le veulent bien. Le deal repose sur du conseil et un cahier des charges à la vigne comme à la cave, en retour de quoi le paysan reçoit une somme d’argent bien supérieur à ce que le marché lui offre pour son kg de raisin. Afin de créer un sentiment d’appartenance, le nom du village et du huasa apparaissent sur l’étiquette (toutefois pas sur celle de la collection réZin). En agissant de la sorte, les gars s’assurent que le paysan va continuer d’entretenir sa vigne un certain temps et que les enfants seront peut-être plus sensible au patrimoine familiale si toutefois ils peuvent en tirer une meilleur pitance que les ancêtres n’ont su faire.

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L’étiquette collection réZin de la cuvée Pipeño 2014

Louis-Antoine fait encore faire les vins sur place, chez les huasa, par des amis, des employés, des stagiaires et sous la supervision de Gustavo, mais encore à l’abris de l’œnologie moderne. Il peut en résulter une certaine rusticité dans la texture et les parfums des vins, mais faut être conséquent et on ne peut pas demander à un vin d’être de facture internationale et boisé quand ses racines aussi fortement ancré dans sa culture et ses traditions. C’est l’essence même du Chili rural et authentique qui est mis en bouteille, sans plus de cérémonie. Il ne faut pas perdre de vue que Louis-Antoine travaille selon les préceptes de Marcel Lapierre dont il est l’un des fils spirituels, qui plus est le meilleur ami de Mathieu avec lequel il a partagé les banc d’école à Beaune et les campagnes de vinification à Villié-Morgon.

Bien entendu, il faut préparer le lecteur à la dégustation de ce vin, il sort des standards, des canons d’esthétiques qu’impose la presse anglo-saxonne de propagande. Oubliez l’Amérique du Sud, le nouveau monde les vins joufflus, gommeux et lassant, on est ici dans le très vieux monde, avec une expression originale et une fraîcheur naturelle. Amateurs de vins pas trop goûteux et facile s’abstenir, nous sommes ici en présence d’un vin à fort caractère, fougueux, parfois, capricieux par moment et qui doit être dompter par le froid et accompagner de protéines animales. L’air semble lui faire le plus grand bien comme en témoigne cette bouteille ouverte et bu sur 3 jours. Asada et Pipeño à gogo pour cet été. Mais comme j’aimais bien dire y a 20 ans déjà : à ne pas mettre dans la bouche de n’importe qui sans prévenir. C’est peut-être pas pour tout le monde, mais l’amateur de vins natures ou celui à la recherche de quelque chose de très original y trouvera certainement sont compte.

Cette cuvée a été confectionné spécialement pour le marché du Québec selon un certains nombre de paramètres que nous avons dictés à Louis-Antoine. Elle est appelé à se préciser et s’affiner avec les prochains millésimes. L’étiquette est l’œuvre du grand photographe chilien Julio Donoso également propriétaire de Montsecano, il s’agit du portrait de Don Carlo, l’un des huasa desquels s’approvisionne Louis-Antoine pour produire ce vin.

Jean-Philippe Lefebvre, réZin


 

Chili / Maule Louis-Antoine Luyt, Collection réZin – Pipeño – 2014
Spécialité-SAQ: 12511887 à 18,15 $

 

À voir: Vendimia Pipeño 2014 par Thomas Parayre

 

PUBLIÉ DANS: Boire du réZin

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